Donnant deux des trois couleurs fondamentales - le jaune et le rouge -, l'ocre est connue pour sa propriété colorante depuis les temps les plus reculés de l'histoire, et même de la préhistoire. Elle répond bien aux exigences de la peinture sous toutes ses formes : à l'eau, à l'huile, aux résines, aux caséines, colles, silicates, couleurs pour artistes. A côté des jaunes et des rouges, elle donne presque toutes les teintes, en mélange avec des blancs, des noirs, des bleus. Elle se délaie en effet très facilement avec l'eau et avec l'huile. Elle a un bon pouvoir couvrant, une excellente résistance à la lumière et à la chaleur, une très bonne inertie chimique, en particulier en milieu alcalin, ce qui permet son emploi dans des liants (chaux, silicate) et sur des surfaces (mortiers de chaux, ciment) à réaction fortement basique.

 

En 1763, un marchand champenois donne une impulsion décisive à la production. Vers 1880, l'activité ocrière dans l'Auxerrois fournit environ 400 emplois à temps plein pour une production annuelle de quelque 18 000 tonnes. Son rayonnement est international avec des exportations vers l'Europe centrale et septentrionale, la Russie, les Etats-Unis, l'Extrême-Orient. En mars 1966, avec la fermeture de la dernière ocrerie auxerroise, disparaît une activité d'un autre âge. En plus de deux siècles, le temps semble s'être arrêté. L'activité ocrière serait-elle le prototype de l'industrie à la française, que beaucoup qualifient d'attardée ?

 

Les premiers pas

1763-vers 1800

 En 1763, un marchand champenois s’installe à Pourrain, à 14 km au sud-ouest dAuxerre. Il n’est pas le premier à extraire de l’ocre, mais s’engage davantage que ses prédécesseurs. A sa mort, sa production reste toutefois très limitée (100-120 tonnes par an).

 

LA SITUATION VERS 1760

A Pourrain, Nicolas Croiset (1715-1781) extrait l'ocre en découverte car les couches de terrain situées au-dessus ne sont pas assez solides. Il comprend mal la disposition des roches, car la couche de minerais est irrégulière, de profondeur et de largeur très variables. Il remarque qu’elle se divise habituellement en plusieurs lits : au-dessus, l'ocre dite commune, d'un jaune pâle très gradué, puis l'ocre fine, dite la belle, d'un jaune foncé régulier, plus bas, le caillou, sable plus ou moins grossier coloré par l'oxyde de fer et contenant des particules ferrugineuses, et à la base, le rocher ou mâchefer, constitué par un ensemble compact d'éléments grossiers liés entre eux par un ciment siliceux très ferrugineux. Les ouvriers travaillent essentiellement à la main, s'aidant de quelques outils, tels que pioches et bêches. La sortie du fond de la fosse se fait sans doute à l'aide de paniers ou de hottes et peut-être de crochets, en tout cas sans brouette. La main-d’oeuvre forme une part importante de la dépense (plus du quart).

pains d'ocre

 

Jusqu’alors l'ocre est vendue en vrac sur la mine à des Lorrains et Alsaciens, puis à des Franc-comtois qui la conduisent, soit à Paris, soit à Lyon, pour la revendre aux droguistes. L’Auxerrois est à la traîne de ce qui se passe dans le Berry, à Saint-Georges-sur-la-Prée où, dès le XVIIe siècle, l'ocre était embarquée sur le Cher par grandes quantités en direction de Nantes. Croiset pense à former de petits pains carrés. Ses ouvriers pétrissent l'ocre, l’humectent avec de l'eau, l’amollissent, et la jettent sur une table. Ils forment avec leurs mains de petits pains de section carrée, les font sécher, et les entonnent dans des fûts. Livrée au marchand de couleurs, l'ocre peut être revendue telle quelle pour la détrempe aux peintres qui la préparent alors eux-mêmes. Elle peut aussi être débitée toute préparée. Dans ce cas, dans une pièce de l'arrière-boutique appelée broierie, l'épicier-droguiste la réduit en poudre dans un mortier avec le pilon, puis la broie sur le marbre avec la molette en la mêlant à l'huile ou seulement à l'eau, la tamise à l'aide de cribles et tamis, la débite à la livre. Le travail est pénible et très coûteux, la production très réduite.

Dans l'ensemble, jusqu'à la fin des années 1770, l'activité ocrière reste donc une simple cueillette. Le transport est le premier poste de dépenses (environ un tiers). De faible valeur marchande, l'ocre voyage mal. De Pourrain à Auxerre, il faut emprunter des chemins plus ou moins praticables au tracé incertain et, une fois à Auxerre, prendre le coche d'eau pour Paris. Le capital de production est limité à quelques outils valant moins d'une dizaine de livres. Les bâtiments sont rarement spécialisés : le stockage de l'ocre se fait en plein air, dans une loge ou, à la rigueur, dans un bâtiment agricole. Les capitaux circulants sont encore faibles.

LA VALORISATION DE LA PRODUCTION

L’emploi de l’ocre jaune dans le commerce reste limité. Dès son arrivée à Pourrain, Croiset construit donc un fourneau pour sa transformation en ocre rouge. Le procédé est connu depuis longtemps, notamment des Grecs. La calcination se fait dans un fourneau semblable à ceux des tuileries. Les quartiers d'ocre jaune y sont disposés de façon à laisser passer la flamme d’un feu de bois allumé en dessous. Les parties à calciner ne doivent être ni trop petites ni trop grosses. Le feu est modéré les deux premiers jours, plus fort le troisième.

four

Contrairement aux ocriers du Berry et du Nivernais, Croiset construit une manufacture : un hangar abritant un four, deux ateliers pour le broyage, un magasin pour la mise en tonneaux. Dans chacun des deux ateliers, l'ocre est écrasée par une pierre roulant sur un massif en maçonnerie, puis passée dans un bluteau, à la manière de la farine. A côté de l'ocre en pierre rouge (RAM) et jaune (JAM), la palette compte quatre ocres en poudre : ocres communes jaune (J) et rouge (C), ocre rouge de Prusse superfine belle (RPFF/B) et ocre rouge de Prusse moins belle (RPFF). Le rouge commun (C) a une couleur rouge très vive, le rouge fin une teinte rouge plus foncée, le rouge de Prusse une couleur rouge brique. La pulvérisation mécanique est un des meilleurs moyens d'affiner dans une peinture la liaison intime des mélanges de substances colorantes spécifiques et de multiplier leurs combinaisons.

 

Croiset réussit à s'imposer sur le marché. Il dispose au départ d'un minerai plus riche en oxyde de fer, donc plus coloré. En diversifiant sa gamme, il soigne dès l'extraction le classement du minerai selon la qualité. Il met au point divers types de rouges grâce à des mélanges dosés. Dans ses ateliers, il traite ensuite chaque espèce séparément, spécialise chacun de ses deux moulins, l'un dans les rouges, l'autre dans les jaunes, et réduit ainsi les risques de mélanges. Le produit fini est de meilleure qualité que celui obtenu auparavant, même si certains peintres et coloristes ne sont pas prêts à payer la différence de prix et se méfient des pratiques frauduleuses qui consistent à mélanger les ocres de différentes provenances.

 

LA CONQUETE DU MARCHE PARISIEN

Dans le bâtiment, l'ocre s'emploie dans la peinture. Mêlée avec du mortier, non seulement elle colore, mais endurcit le crépi et l'attache plus fortement à la muraille. Elle sert aussi quelquefois à polir les glaces et à imprimer quelques papiers. Rouge, elle met en couleur les carreaux d’appartements. A Paris, le marché est vaste en raison de l'importance de la population et de la concentration d'une partie des grandes fortunes françaises. Il est aussi en pleine expansion avec la multiplication des chantiers. Pour le conquérir, Croiset noue vers 1775 des contacts à Paris avec des marchands-épiciers bien en place. Il marie fils et fille avec leurs enfants. Il ouvre rue de la Poterie une boutique de marchands de couleurs, où les peintres achètent couleurs, palettes, toiles, vernis, et y installe son fils cadet. Il vend aux entrepreneurs de bâtiments et peintres l'ocre en poudre enfermée dans des bocaux disposés sur les rayons. Parallèlement, il approvisionne quelques pharmaciens et plus d'une trentaine d'épiciers et de marchands de couleurs de Paris de détail ou de gros. Il anticipe l'orientation de la fabrication parisienne vers les produits de luxe ou les articles de goût qui battra son plein de 1815 à 1847. Il bâtit une petite fortune grâce à la forte marge qu'il dégage de son activité, mais ne s'engage pas à fond dans la sphère de production. Après sa disparition, ses enfants poursuivent son oeuvre en créant une société familiale, mais l'engagement révolutionnaire du fils aîné et la disparition précoce du cadet conduisent à la décadence de l'entreprise.

 

© J.C Guillaume - 1997